Tuer le temps...
- TU M’AS MENTI. Tu m’avais dit que si je sortais, si je voyais mes amis, ça irait mieux. Tu n’es qu’un menteur. Regarde dans quel état je suis ce soir. Je viens de regarder deux épisodes des Experts et j’en avait déjà vu deux en début d’après-midi. Regarde maintenant que la télé est éteinte, regarde au fond de moi ce que tu vois. Détourne pas les yeux.
Et je suis pas dupe tu vois. Tu crois que je vois pas ce qui se passe ? Tu crois que c’est « normal » que je me coupe complètement du monde même dans la rue ? Tu crois que c’est normal que j’écoute de la musique à longueur de temps, dans la rue, dans le métro, tout le temps ? Dans ma bulle, tout le temps.
Tu souris. Tu te crois malin ? Bah oui, je sais que tu sais. Que tu sais que j’en suis malade. Que j’arrive plus à gérer. Et puis prend pas cet air attristé, ça te va pas.
J’en peux plus. Putain, je vais craquer
Fout le camp, laisse moi tranquille. CASSE TOI. J’vais regarder le 5ème épisode des Experts pour aujourd’hui. Tuer le temps.
Je l'ai revu...
Je me demandais ce qui allait se passer si je rencontrais mon Ange alors que je suis accompagné.
J’ai rendez-vous avec Sébastien et Frédéric. Quai métro 4, direction Porte d’Orléans, en tête. Nous attendons la rame quelques minutes, montons. Il y a pas mal de gens et nous devons rester debout. Et parmi les gens qui sont aussi debout, tout près de moi, mon Ange. Je n’avais jamais remarqué qu’il était aussi beau. Il est grand, au moins 1m90, il a les cheveux coupés à raz, les yeux marron. Il porte un pantalon type jogging à la mode, ample, un t-shirt rouge vif, une casquette vissée sur la tête dont l’angle d’inclinaison est savamment choisi, rouge elle aussi. Je n’avais non plus jamais fait attention à son âge. Il ne doit pas avoir beaucoup plus de 20 ans. Son visage est un peu fermé. Il a l’air triste, mais sa moue laisse voir une profonde gentillesse. Il me jette discrètement un regard et sourit avec ses yeux malicieux. Et comme il ne m’adresse pas la parole et ne fait aucun geste pour m’approcher, je me contente de le regarder. Sébastien et Frédéric ne tardent pas à repérer mon regard insistant… Ils me font remarquer que je ne suis pas très discret. Je n’ai pas le courage de leur dire que je le connais, que c’est mon Ange…
Par la main...
- Ah ! c'est toi.
- Oui, je passe juste en vitesse, pour pas que tu crois que j' t'oublie...
- C'est vrai que nous ne nous sommes pas vus depuis quelques temps...
- Tu vas bien yoadr ? T'as pas l'air...
- Pas vraiment, non... Pourtant, la fin de journée n'était pas trop
mauvaise. J'ai réussi un peu à m'occuper de moi. J'ai fait des courses
et je suis même arrivé à faire un peu de cuisine. Et pas des pates,
hein ! J'ai même écrit une lettre de motivation pour un boulot que je
n'aurai pas. Du coup, je me suis lâché ! Et puis là, tout retombe comme
un flan... Je suis trop fatigué et las pour faire quoi que ce soit, et
pourtant, je ne vais pas me coucher...
Il me regarde sans un
mot, écarte mes mains du clavier de l'ordinateur, Démarrer, Arrêter. Il
pose ses mains sur mes épaules, m'aide à me lever, me pousse vers la
porte, éteind la lumière derrière moi, me pousse dans la salle de bain,
me tend ma brosse à dents, je me lave les dents, il me dirige vers mon
lit, me déshabille, comme j'aimerais qu'on me déshabille vraiment, me couche, m'embrasse sur la joue, comme j'aimerais qu'on m'embrasse sur la joue vraiment, me souhaite une bonne nuit, éteind la lumière.
Et disparait.
Il manque quelqu'un dans ma vie.
A l'eau...

Je me décide à quitter mon ordi… Juste m'asseoir sur mon « canapé ». Je
me retourne. Mon Ange est là ; assis. Il me montre une place à coté de
lui.
- Ca a pas l'air d'aller, yoadr.
- Non, c'est pas la forme aujourd'hui…
- Qu'est-ce qu'i s' passe ?
- Pff… Qu'est-ce que je vais faire de ma vie ? Tu vois, je préfère me
poser des questions simples : qu'est-ce que je vais raconter à mes
stagiaires ?, qu'est-ce que je vais manger ce soir ?, qu'est-ce qu'il
veut dire ce garçon ? etc… Mais là… A 30 ans, je me pose des questions…
Il est temps, non ?
- Pourquoi tu t'inquiètes ?
- Parce que le
job que je fais, je ne vais pas pouvoir le faire très longtemps.
J'espérais pouvoir changer légèrement de domaine, mais continuer à
faire de la formation pour adultes, mais j'ai réalisé que ça n'allait
pas être possible. Et puis j'en ai marre d'avoir un travail aussi
précaire… J'avais eu une idée géniale : passer le concours pour être
instit. J'en ai parlé avec mes parents et des copains et à ce qui se
passait dans ma tête rien que d'en parler, je savais que c'était une
bonne idée.
- Oui, ça a l'air d'une bonne idée…
- J'ai fait un
tableau sur une feuille il y a quelques jours. D'un coté j'ai mis les
points pour et de l'autre les points contre. Les principaux. Pour
chaque contre, j'ai fait une flèche et j'ai mis des remarques du type,
« ça j'y arriverai », « ça c'est possible ». Le bilan était très
positif.
- Alors ?
- Alors, j'ai fait des recherches plus
précises. Et j'ai réalisé plusieurs choses qui font que tout tombe à
l'eau. Je n'arriverai pas à avoir le concours si je ne fais pas l'année
de préparation et je ne serai pas pris pour cette année et je ne peux
pas la faire (je vais manger comment ?). En fait, au fur et à mesure
que je découvrais les épreuves du concours, je réalisais que ça allait
être plus difficile que prévu. Français, je peux le faire ; maths, pas
de problème ; histoire-géo, va falloir s'accrocher, mais c'est
possible. Et puis après, surprise : langue vivante, un oral. Bon,
Anglais, va falloir bosser, mais je peux. Art plastique ? Il faut
réaliser un truc. Mais je sais rien faire ! Découpages… On devrait s'en
sortir puisque ce n'est pas la réalisation qui compte, mais ce qu'on va
dire autour (et je vais dire quoi ?). Musique ? De plus en plus fort.
Il faut faire une prestation musicale ou vocale. Le mot prestation est
celui qui convient. Je ne sais jouer d'aucun instrument et je ne crois
pas que je chante très bien… Sous la douche, d'accord, devant des
potes, peut-être, mais devant un jury, paralysé par la peur, jamais !
Et de plus en plus fort : éducation physique. Ca voudrais dire qu'en
plus de préparer des choses théoriques et apprendre (ça tient du
possible) il va falloir que je me prépare physiquement ! Que j'aille
courir deux fois par semaine (minimum) pour dérouiller mes jambes ; que
je choisisse entre course, danse et badminton, que je m'entraîne. Je
vois pas ça, non… Et il faut que tout cela tienne encore un an parce
que les inscriptions sont en début d'année scolaire… Je sais que je n'y
arriverai pas.
- Je comprends pas… Si tu veux assez, tu vas y arriver.
- Oui, mais là, ça part mal et j'y crois plus… J'ai pris une grande
claque. J'avais enfin un vague projet, et tout tombe à l'eau. J'ai
réalisé ça bien clairement au petit déj ce matin. La journée commence
bien…
- Ca me fait de la peine d'te voir comme ça…
- Tu es gentil…
- Allez ! C'est le week end. T'as des projets ?
- Va falloir tenir jusqu'à ce soir… Je vois les potes, comme
d'habitude… Demain, je vais me goinfrer de crêpes chez une copine à
l'heure du thé.
- Pourquoi tu sors pas cet aprem ?
- Pour
faire quoi ? Vu que je vais au restau ce soir, il est pas raisonnable
d'aller au ciné. Me promener ? Il caille et il y a des millions de gens
partout à Paris… J'en ai marre.
Il pose doucement sa main sur mon épaule. Me regarde. Je baisse les yeux. Quand je relève la tête, il a disparu.
Je doute
Je rentre bien lourd d'un dîner chez un ami en métro. A la gare du Nord,
j'aime passer par les quais des grandes lignes. J'ai l'impression de
partir pour un voyage. A cette heure un peu tardive, il y a quelques
TGV et Eurostars qui attendent la reprise des voyages, demain matin. La
gare est à peu près déserte. Il y a bien l'homme qui conduit un drôle
d'engin qui sert à nettoyer le sol de la gare qui discute avec deux
personnes. Dans un coin, il y a quelqu'un : mon Ange. Je me dirige vers
lui.
- Bonsoir.
- Salut !
- Je suis content de te croiser. Tu sais, j'ai parlé de toi, et il y a même des gens qui me demandent de tes nouvelles !
- J'suis une star. Pas mal pour quelqu'un qui n'existe pas…
- Oui !
- Tu fais quoi demain ?
- J'ai rendez-vous avec un copain. Et cet autre type.
Il me scrute un instant, comme pour saisir mes pensées.
- Tu doutes. T'es pas sûr d'avoir envie, c'est ça.
- Envie, si. Mais je ne sais pas très bien ce que ça va me faire de le
revoir. Je suis arrivé à ne plus penser à lui, mais à chaque fois que
je pense à lui, il y a une sorte de malaise… Très bref, mais
relativement intense.
- Et si au contraire ça allait t'faire du
bien d'le r'voir ? J'crois que ça va pas du tout se passer comme la
dernière fois et du coup, tu r'démarres sur de nouvelles bases. Tu vas
pouvoir oublier ce qui s'est passé.
- Ce qui ne s'est pas passé, tu veux dire.
- Ouais, peu importe. Essaie d't'amuser un peu. Tu peux pas avoir de regrets, c'est trop tard.
Nous avons marché vers chez moi pendant cette brève conversation. Il me
suit dans mon immeuble. Sans un mot, il entre chez moi. Il est derrière
moi quand je me brosse les dents, il me regarde me déshabiller. Je me
couche. C'est lui qui éteint la lumière en me souhaitant une bonne nuit
dans un murmure.
Un invité surprise.
Pour aller au toilettes chez moi, il faut que je sorte dans le couloir.
Oui, je sais, avoir les chiottes sur le palier, c'est pas cool. Vous
avez raison, c'est vraiment pas le luxe chez moi, mais c'est chez moi.
En allant aux toilettes, j'ai eu une surprise. Qui est là à m'attendre
au milieu du couloir ? Le jeune homme du RER (mais, si, vous savez,
celui qui m'apparaît le dimanche et qui n'existe pas). Je suis de plus
en plus surpris des endroits où je le croise, mais je ne me pose plus
de questions à ce sujet…
Je le fais entrer le temps d'achever le projet qui m'avait fait mettre le nez dehors (pisser !).
« Tu attendais depuis longtemps ?
- Non, pas vraiment.
- Pourquoi tu n'as pas cogné à la porte ? »
Il ne répond pas à ma question et détaille la pièce. J'ai deux pièces
en fait, et celle-ci est celle que j'appelle pompeusement : mon bureau.
C'est celle où je passe le plus clair de mon temps. C'est là que sont
ma télé et mon ordinateur. C'est là qu'il y a des coussins par terre
pour que l'on s'assoie. Sur l'un des cotés les plus longs, la pièce est
mansardée. Il y a une cheminée hors d'usage. Sur les murs, un plan du
métro (avec les rues, parce que je trouve ça joli), la calendrier des
Dieux du Stade 2004 (ouvert à la deuxième quinzaine de mai…), un
patchwork de petites photos que j'ai faites, quelques affiches dont une
pour un festival de cinéma sur les ados qui représente un jeune homme
la tête en bas sur un bras en train de faire un mouvement de danse hip
hop (très mimi).
Après un petit silence, c'est lui qui parle :
« La soirée d'hier t'as remuée, hein ?
- C'est le moins qu'on puisse dire…
- Pourquoi ?
- J'ai des regrets. Je voulais quelque chose, quelque chose qui était à
ma portée, et je ne l'ai pas pris. J'en ai marre des regrets. En plus,
j'ai téléphoner à Bertrand tout à l'heure, je lui en ai parlé et ça n'a
fait qu'ajouter de nouveaux regrets… »
Il ne commente pas. Il me regarde. Je détourne la tête et laisse filer mes pensées.
« Est-ce que tu veux mourir yoadr ?
- Non. En fait, non, je voudrais disparaître. Que cette disparition
n'ait aucune conséquence. Si je me tue, il va y avoir des conséquences
et je ne veux pas. J'ai de la famille, ils ne voudraient pas que je
meurt. Je ne les ai pas préparé à ça. Je veux dire qu'ils ignorent tout
de la profondeur de mon mal-être. J'ai des amis aussi. Ils comptent sur
moi. Eux non plus ne voudraient pas que je meurt. Je pense aussi au
chauffeur du métro sous lequel je me jetterais. Cela risque d'être un
peu traumatisant. Et tous les retards sur la ligne. Les gens qui
n'arrivent plus à rentrer chez eux… Non, je voudrais disparaître sans
que personne ne s'en aperçoive. Et c'est impossible. Alors, je
m'éloigne de la bordure du quai.
- Et pourquoi tu veux disparaître ?
- J'ai l'impression de ne pas être adapté à la vie. De ne pas
comprendre, de ne pas prendre les bonnes décisions, jamais. Mon boulot
par exemple. Pourquoi je fais pas le boulot qui correspond à mes
diplômes ? Je gagnerais bien ma vie. Au lieu de ça, je rame, je n'ai
jamais d'argent, je ne peux jamais faire ce que je veux. Quand je
bosse, comme en ce moment, je suis content de ce choix. Je vais au
boulot le cœur léger. J'ai le trac parce que c'est pas facile de parler
une journée entière à des gens qui attendent beaucoup de toi, mais je
suis content. C'est ça que je veux faire : enseigner.
- Alors ce job, c'est une bonne décision !
- Oui sans doute. Il faudrait que j'arrête de me dire que je prend les
mauvaises décisions. C'est fait maintenant, il faut assumer. Mais pour
la soirée d'hier par exemple, j'ai l'impression de ne pas avoir assez
réfléchis avant de prendre ma décision. Il y avait une autre
possibilité à laquelle je n'avais pas pensé. Et finalement, c'est cette
possibilité que j'aurais voulu. Aujourd'hui, je serais euphorique et
n'attendrais qu'une chose : la prochaine occasion. Au lieu de ça je
regrette.
- T'as qu'à réfléchir plus merde ! »
Il a raison. Il se lève, dit qu'il faut qu'il y aille.
« Tu n'as pas besoin que je t'ouvre la porte en bas ?
- Non, c'est bon. Ciao. »
Mon ange gardien ?
Il est à peu près 15h et je suis devant mon ordinateur depuis presque
deux heures. J'ai échangé quelques messages avec l'un de mes lecteurs,
mais c'est tout. En regardant par la fenêtre, je vois qu'il ne fait
même pas mauvais temps. Je réfléchis ; qui pourrais-je appeler pour
aller faire un tour avec moi quelque part ? De toute façon, je n'ai pas
le temps d'attendre. Le soleil va baisser et il va se mettre à faire
froid. Il sera trop tard pour aller se promener. Je décide de sortir
seul. Ceci est un véritable exploit pour moi !
Je n'hésite pas une seule seconde sur ma destination : le canal de
l'Ourq ! Ce n'est pas très loin et je me dirige à pieds vers Stalingrad
sans doute pas par l'itinéraire le plus court… Je commence à longer le
bassin de la Villette me dirigeant vers le parc de la Villette. Je ne
marche pas très vite, mais je n'ai pas non plus une allure de promeneur.
Je marche tout près de l'eau et suis à peine distrait par les autres
promeneurs. Mais soudain au milieu des gens qui viennent en face de
moi, je remarque une silhouette que je connais : le garçon que j'ai
rencontré deux fois dans le RER. Il arbore un grand sourire et s'amuse
manifestement de ma surprise.
« Mais qu'est-ce que tu fais là ?
- Et bien comme t'as pas eu envie d'aller voir tes parents ce dimanche, il a bien fallu que je te rencontre que'qu'part !
- Je suis surpris.
- J' vois, oui ! »
Il fait demi-tour pour marcher à mes cotés dans la direction d'où il vient.
« Je peux m'prom'ner avec toi ?
- Bien sûr, oui. Mais dis moi, comment as-tu su que je viendrai me promener ici ?
- J'le sais, c'est tout. »
Je marque un petit silence pour essayer de formuler ma question. Je
sais qu'avec lui, je n'aurai pas l'air stupide, mais j'essaie de
limiter les dégâts…
« Tu sais, j'ai réfléchis au fait que tu n'ais pas de nom…
- Tu m'en as trouvé un ?
- Non. En fait, tu serais pas une sorte d'ange gardien ?
- Un ange ?! Tu trouves que j' ressemble à un ange ?
- Non, pas vraiment. En tout cas, c'est pas l'image que je m'en fais.
Mais bon, remarques que tu as un comportement étrange. Tu apparais à
n'importe quel moment – le dimanche pour l'instant, avoue que c'est
drôle – et personne d'autre que moi ne te vois ni ne t'entend.
- C'est vrai. Mais tu pourrais aussi bien être fou, non ? »
Il me laisse méditer quelques instants avant de m'interroger :
« Pourquoi t' as choisi de v'nir ici ?
- J'adore l'eau. C'est fou le pouvoir attirant qu'a une rivière, un
étang ou la mer. Je ne peux pas résister, il faut que j'aille me
promener au bord. Le Seine est un peu loin de chez moi, le canal est
tout indiqué.
- De ce coté ça va, mais vers Bastille, ça fait vraiment Amélie Poulain tu trouves pas ?
- Non ! Pas du tout. C'est pas ce canal en particulier, j'aime tous les
canaux. Tu sais, des fois, on te pose des questions débiles du genre :
si vous pouviez voyager dans le temps, à quelle époque aimeriez vous
aller ? Et bien moi, j'aimerais me retrouver dans l'équipe des
ingénieurs qui ont construit le canal du Midi. Un défi technique
extraordinaire ! Inventer les écluses, les écluses doubles, les écluses
multiples, les ponts canaux…C'est fantastique !
- C'est original comme envie ! Et marin, ça t'aurais plu ?
- Je crois pas. En fait, ce n'est pas tant l'eau que j'aime que le bord
de l'eau. Garde cotes ou douanier en Bretagne, peut-être.
- J'hallucine ! N'import' quoi ! Attend, t'arrives pas à décoller d' ton ordi, et t' aurais aimé c' genre de boulot !
- Je ne crois pas que j'y arriverais. Remarque, je sais pas… C'est
l'eau qui m'attire. Quand j'ai vécu à Rio de Janeiro pendant quelques
mois, je ne sortais jamais sans aller d'abord voir l'océan. Même si
c'était dans la direction opposée. Bon, faut dire qu'il n'était pas
loin… »
Nous sommes arrivés au parc de la Villette. Nous nous asseyons un moment sur un banc et regardons une péniche manœuvrer.
« Va falloir qu'j'y aille.
- Déjà ?
- Oui.
- Zut, on a pas eu le temps de discuter de trucs intéressants. Je me
croirais chez ma psy ! Je paye et j'ai pas l'impression d'avoir dit de
choses intéressantes.
- P't'être que c'était intéressant ce que t' as dit. Allez, j'me sauve. A plus !
- A bientôt. »
Et il disparaît comme il est arrivé : en se perdant dans la foule. Je
finis ma balade en repensant à tout ça ; à lui, à notre conversation…
Le jeune homme du RER
Je suis dans le même RER que la semaine dernière, à la même heure, dans
le même wagon. J'écris avec le même stylo dans le même carnet.
« Salut ! »
Quelqu'un s'adresse à moi, je lève les yeux. C'est
le jeune homme de la semaine dernière.
« - Ah ! Salut !
- C'est cool d't'revoir !
- Merci, ça me fait plaisir aussi.
- T'étais encore en train d'écrire.
- Oui.
- C'est ouf !
- C'est un bon moyen de passer le temps.
- T'écris quoi cette fois ?
- Ca.
- Ca quoi ?
- Ca ; notre rencontre, notre conversation.
- Ah bon ? … T'écris tout ce qui t'arrives ?
- Non ! Seulement le moins important.
- Alors m'rencontrer deux fois dans le RER, c'est pas important ?
- Non. Tu n'existes même pas.
- C'est vrai. »
Nous marquons une pause. Je le regarde en train de se perdre dans le
paysage qui défile. Je trouve qu'il est exactement mon contraire. Il
est gonflé (il m'a adressé la parole la semaine dernière, ce que je
n'aurais pas osé faire), il a l'air sûr de lui, calme.
Moi aussi je dois avoir l'air calme, mais c'est faux.
C'est lui qui brise le silence :
« Tu as l'air triste.
- Je
suis triste.
- Qu'est-ce qui te rend triste ?
- Mon manque de courage.
- T'es lâche ?
- Je suis lâche avec la vie.
- J'comprends pas.
- Il y a pas mal de choses qui ne vont pas et je n'ai pas le courage de
les changer. Je ne sais pas bien pourquoi. Lâcheté, faiblesse, paresse
? J'ai de plus en plus l'impression qu'il y a un truc sombre dans mon
passé, sans doute assez anodin pourtant, mais qui m'empêche d'avancer
parce qu'il m'étouffe. Comme un gros boulet noir que l'on accroche à la
jambe des prisonniers dans les Westerns. J'ai trouvé le point où est
attaché le boulet, mais je ne le vois même pas distinctement encore.
- Et ça t'aide d'écrire ?
- Oui et non. Quand j'écris un texte sur la mort, ça me permet sans
doute de faire sortir mes pensées morbides et d'éviter de me jeter sous
un train. Mais notre conversation par exemple, c'est juste un tour de
passe-passe pour mes lecteurs. Je suis content d'avoir parlé de ce
boulet et de marquer cette prise de conscience récente, mais ça ne va
pas plus loin.
- J'aim'rais t'aider plus.
- C'est gentil, mais je crois que tu ne peux pas faire grand chose. »
Il a l'air sincèrement désolé. Nous nous taisons un long moment. Déjà
nous arrivons à la Ferté. Nous empruntons la passerelle et nous nous
arrêtons devant la gare. Au moment de se quitter, je l'interroge :
« Je ne sais même pas comment tu t'appelles.
- Je n'ai pas de nom. Tu veux m'en donner un ?
- Non. Je trouverais peut-être une idée la prochaine fois.
- D'accord.
- Au revoir.
- Salut yoadr. A là prochaine ! »
Dans le RER.
Je suis dans le RER et j'écris depuis quelques temps sur un petit
carnet. Je lève la tête de longues minutes, cherchant mes mots ou
laissant mes pensées planer à leur guise. Il y a plusieurs stations, un
jeune homme s'est assis en face de moi. Il est assez mignon et fait un
peu racaille de banlieu,
ce qui n'est pas pour me déplaire. Je l'ai surpris plusieurs fois en
train de me regarder. Il n'a pas alors baissé les yeux, comme quelqu'un
qui serait surpris en faute, mais a soutenu mon regard.
Nous nous
approchons de ma destination, plus que 2 ou 3 arrêts, qui est bien au
delà de la banlieu. Je relève les yeux et remarque que le wagon est
presque vide. Le jeune homme et moi sommes seuls à cette extrémité de
la voiture.
Il me regarde et demande :
«Qu'est-ce que tu écris ?»
Je suis un peu pris au dépourvu et ne sais pas comment décrire ces petits textes que je recopierai ce soir sur mon blog.
«Juste des petits textes sans prétention ni de contenu ni de style.
- Tu m'lis ?»
Je suis très surpris par cette requête. Je suis un peu embêté parce que
ces textes sont un peu intimes. J'en choisis un assez court et lui lis
en mettant la manière. Finalement il y a une prétention de style.
Je relève la tête ensuite pour surprendre sa réaction. Il n'a pas changé de visage. Il semble toujours bienveillant.
«Y'en a encore. Tu le lis pas ?»
Je lui lis donc les deux autres petits textes que j'ai écrit aujourd'hui.
« Voilà, c'est tout.
- J'aime bien.
- Merci.
- T'aimes écrire ?
- Oui. J'aime beaucoup. J'écris depuis très longtemps et j'aime de plus
en plus. J'ai l'impression que j'arrive mieux à exprimer mes sentiments
par écrit.»
Il me regarde en souriant. Je lui rend son sourire. Un petit silence s'installe qu'il brise :
«J'descends à la Ferté, et toi ?
- Moi aussi.
- T'habites à la Ferté ?
- Non, je viens voir mes parents. Et toi ?
- J'habites à Cerny.»
Le train entre en gare. Nous descendons ensemble, prenons la passerelle
qui enjambe les voies sans un mot. Nous nous arrêtons devant la gare.
Il me tend la main pour me dire au revoir.
«Merci pour la lecture.
- Je t'en prie.
- On s'reverra peut-être dans le RER.
- J'espère. Au revoir.
- Salut.»
Je le regarde s'éloigner en souriant.