Charentais !
Mes parents sont venus me chercher à la Gare de Saintes. Je me jette dans les bras de ma mère. J'ai les larmes aux yeux…
C'est la première fois que je viens ici en train. TGV jusqu'à la
Rochelle puis un train régional jusqu'à Saintes. Coté fenêtre. C'est
fou comme j'aime ce paysage… Ce n'est pas moi qui suis originaire de
Charente Maritime, mais ma mère. Elle est née ici, à Saintes même.
J'aime la pierre crayeuse dans les vignes, les courbes moles de la
Charente, les maisons basses à toit presque plat, les églises Romanes,
les roses trémières, l'estuaire de la Gironde, le front de mer à Saint
Georges de Didone, le forêt de la Palmyre, le paysage un peu plat dans
les terres, Chaniers, la vue depuis le château de Taillebourg quand la
Charente est sortie de son lit, la chaussée surélevée qui permet de
rallier Saintes malgré la montée de eaux, le pont transbordeur de
Rochefort, les marais ostréicoles, l'Ile d'Oléron… Je serais incapable
de dresser une liste complète des endroits que je connais dans cette
région où je n'ai pourtant jamais habité… Mais que de vacances j'y ai
passées… Ces endroits n'ont pas le goût de la routine des endroits où
l'on vit, mais la saveur des jours heureux des vacances… Ca change tout
!
C'est un peu étrange de retrouver mes parents ici, loin de
chez eux. Ils habitent en région parisienne, dans les décors où j'ai
toujours habité.
Nous montons en voiture sans vraiment échanger
autre chose que des banalités. Alors tu as fait bon voyage ?, tu étais
bien installé ?…
Comme dans le train, je suis collé à la
vitre. Je veux me gorger de ce que je vois. Boire la Charente en
entier, engloutir les villages, avaler les vignobles, grignoter toutes
les pierres des maisons. Comme si je n'allais jamais revenir.
Après une petite vingtaine de minute de route (mon père prend
l'itinéraire bis, celui qui passe par les petites routes – j'aime
guetter le panneau qui signale que l'on entre dans Gros-Bonnet), nous
arrivons dans la maison de mes grand-parents. Je reconnais toutes les
couleurs, toutes les odeurs.
Mais la maison est vide. Ma
grand-mère est décédée il y a déjà longtemps. C'est son ancienne
chambre dans laquelle je m'installe pour la nuit. Mon grand-père après
sa mort n'a rien voulu changer. C'est le même couvre lit, il y a encore
ses bijoux sur la commode, le roman qu'elle lisait sur la table de
nuit. Rien n'a bougé, le temps s'est arrêté net.
J'ai
toujours pensé que le temps ne s'écoulait pas de la même façon dans
cette maison. Il n'y a rien d'autre à faire que dormir ici. C'est donc
après une nuit longue, très longue, que je me lève. Je sais où sont les
bols, où sont les cuillères… Beurre Charentais au petit déjeuner, c'est
le bonheur qui glisse dans mon estomac.
Celui-ci est noué pourtant.
Mes parents ont essayé de me dissuader de venir. On n'aime pas
tellement les enterrements chez moi. Et pourtant, j'aime tellement mon
grand-père que je n'ai pas pu faire autrement que venir.
Le fil qui faisait de moi un Charentais vient de se couper.
Je reviendrai.
L'Ile d'Oléron
Je
craque, je n'en peux plus de ces parisiens pressés qui courent pour
monter dans le métro bondé alors que le prochain est dans une minute et
demi. Prendre tous les matins la ligne 1, direction la défense, c'est
un calvaire. C'est fou ce qu'un métro peu contenir ! C'est
manifestement plein, mais des gens essaient de monter, poussent, et
arrivent à obtenir une place. Tous ces gens agglutinés, qui vont
ensuite aller s'entasser dans une tour vitrée de la Défense…
Ma mer me manque. L'Atlantique, ses vagues, son iode. C'est décidé, je pars.
Un TGV et je suis à la Rochelle ! Je cherche le bus qui va m'emmener
sur mon île. Je m'installe, choisi une place coté vitre ; je veux bien
voir.
Nous approchons du viaduc. Le Chapu et son fort… Chaque
rayon de lumière, même en ce jour un peu gris de février, illumine mon
cœur. C'est là ma vie ! Le viaduc est toujours aussi beau , sa courbe,
sa légère pente sont toujours aussi harmonieuses…
Enfin, les
roues touchent la terre de l'Ile… Chaque virage est imprimé dans les
fibres de mon corps. Pourtant, cela fait bien longtemps que je ne suis
pas venu chez moi. Je reconnais tous les détails : l'herbe haute qui
entoure les marais, les pins, les oiseaux (la si caractéristique
aigrette garzette, blanche), les laisses sur la plage, les couleurs de
la terre, de la mer et du ciel. République, Bastille, Chatelet,
Montparnasse ont été remplacés par Saint-Trojan, Boyardville, Saint
Pierre, Dolus, Chassiron…
Le bus me dépose au port de la
Cotinière. Je me précipite au bord de l'eau. On est entre deux marées
et quelques bateaux sont au port. Les petits drapeaux des bouées des
casiers donnent ces tons colorés à ce tableau. L'air est vif, chargé
d'iode. Mais comment est-ce que j'arrive à respirer à Paris, à me
passer de cet air là ?
Je flâne un peu avant de m'enfoncer
dans les rues de la Cotinière. Je n'ai averti personne de ma venue et
ma grand mère n'en crois pas ses yeux de me voir. Elle me gronde
gentiment de ne pas l'avoir prévenue. Je la rassure, je ne veux pas
déranger. Je vais préparer la chambre moi même Mémé. Son visage
souriant me rassure. Ses bras maigres autour de mon cou, son bisou
bruyant sur la joue, tout ici ma ramène à mon enfance.
Ma
grand mère me demande si j'ai des projets. Tu peux prendre la voiture
si tu veux, tu sais ton grand père ne conduit plus guère…
Je
veux voir les vagues et le vent jouer sur la grande plage de Saint
Trojan, je veux voir les bateau plats des marais ostréicoles, le phare
de Chassiron, et tous les coins de mon enfance…
C'est décidé, demain je fais le tour de mon Ile.

Merci Phil, je ne me suis jamais autant senti Charentais !
Ecrit à deux mains...
Le texte ci dessous (très long !) a été écrit à deux mains. Le début a été écrit pas Flo, qui m'en a fait cadeau (voir les commentaires). J'ai écrit la fin. " - Il était une fois… "
Cette histoire débutait bien mal ! Comme d'habitude ça allait être un
amas de choses incroyables, sans queue ni tête ! S'en était trop ! La
fin je la connaissais ! Ils eurent beaucoup d'enfants et vécurent
heureux, ou l'inverse. De toute façon l'important pour moi maintenant
c'était de filer.
- Je crois que je vais aller lire dans ma chambre !
- Ne t'endors pas sans éteindre la lumière !
Je savais qu'elle me dirait ça ! Peu importe, le champs était libre je
pouvais me sauver, vite avant qu'elle m'achève en disant…
- De toute façon c'est encore moi qui vais l'éteindre, comme d'habitude !
Trop tard ! J'avais beau accélérer le pas, le son de ses dernières paroles courrait plus vite que moi.
Ces petites soirées d'hiver au coin du feu étaient l'éternelle occasion
de trouver les occupations les plus ennuyeuses du monde. De quoi faire
détester l'hiver ! Pourtant ça avait toujours été la période que je
préférais, rien n'aurai pu me faire changer d'avis, pas même la partie
de Scrabble du jeudi ! Je profitais d'ailleurs de ces instants de
"calme" pour regarder par la fenêtre pendant que les autres
réfléchissaient au mot du siècle, introuvable dans le dictionnaire, qui
pouvais faire basculer le cour de la partie en leur faveur de manière
quasi définitive. Je crois que c'est ça que je préférais chez Clémence,
la fenêtre…
Tout les ans maman nous envoyait chez elle pour les
vacances, elle nous rejoignait le jour de Noël pour voir ce que le Père
Noël lui avait apporté. C'était une petite maison cachée au fond des
bois, Clémence en avait hérité d'une grand-mère et avait décidé de s'y
retirer pour profiter de sa retraite. Par la fenêtre du salon on voyait
des arbres à perte de vue sur un relief qui n'avait su se décider entre
descendre vers la ville ou monter plus haut. J'aimais regarder la neige
venir recouvrir chaque coin de ces bois et rendre le sol tout lisse. Je
pouvais ensuite m'amuser à chercher l'endroit où un de ces animaux à
cornes qui volent devant le traîneau avait décidé de se poser histoire
de souffler un moment.
Arrivé dans ma chambre je me jetai contre
les carreaux. C'était une de ces nuits sans lune on y voyait rien. Mais
bon, le type qui s'ennuie à tenir sa lampe de poche éclairée toutes les
nuits a bien le droit à quelques jours, ou plutôt quelques nuits, de
repos dans l'année ! J'aurais quand même préféré qu'il les prenne
pendant les jours d'école, là il faut se coucher tôt, pas le temps de
regarder dehors ! De toute façon il n'y a rien de bien intéressant à
regarder chez nous ! On voyait quand même les étoiles dans le ciel,
sûrement les types au lampes poche des autres planètes…
- Pfff…
Plus qu'à se coucher en éteignant la lumière ! Mais je préférai quand
même me coucher et me raconter mes petites histoires dans mon lit
plutôt que d'écouter celle qui torturait sans doute ma pauvre petite
sœur restée dans le salon.
Le lendemain je fus réveillé comme
d'habitude par les petits oisillons qui réclament leur petit déjeuner
juste au-dessus de ma fenêtre.
[Fin de la partie écrite par Flo.]
Je descendis en pyjama et chaussettes pour prendre mon petit déjeuné
dans la cuisine. Comme tous les jours, la maison était encore endormie.
Et comme tous les matins, c'est Clémence qui m'accueillait.
« Bravo, tu avais éteint la lumière hier soir. Tu as passé une bonne nuit ? »
Je marmonnai une réponse évasive et m'installai devant la table sur
laquelle Clémence posa mon grand bol de chocolat au lait bien chaud, du
pain frais, du beurre salé et de la confiture. Clémence était bretonne
dans l'âme et ne consommait que du beurre salé. Ce sucré-salé au petit
déjeuné, je ne l'ai jamais connu que chez Clémence. Le pain y avait un
goût qu'il n'a nulle part ailleurs. C'est ma madeleine de Proust, ce
beurre salé.
Clémence n'avait pas peur du silence. Elle
savait que je ne n'étais pas capable de tenir une conversation
cohérente au petit déjeuner. Elle respectait cela, et le silence
prenait un air de communion entre nous.
La maison s'était
réveillée maintenant, ma sœur parlait fort et les moments magiques du
silence enneigé étaient terminés. Il fût décidé que nous irions nous
promener avant le déjeuner pour profiter du beau soleil qui rayonnait
ce jour là. Clémence, ma sœur et moi partîmes habillés bien chaudement.
Déjà ma sœur courrait, menaçait de nous envoyer des brassées de neige
dans la figure. Clémence riait.
Nous marchions tranquillement, Clémence et moi cote à cote, ma sœur devant.
Au détour d'un virage du chemin, ma sœur revint vers nous un peu affolée.
« Y a un monsieur tout nu qui arrive… »
En fait d'homme tout nu, il s'agissait d'un très jeune homme, il devait
avoir mon âge, et il n'était pas nu, mais simplement vêtu d'une sorte
de pantalon de toile très fine. Il ne semblait pas le moins du monde
incommodé par le froid. Ses pieds nus dans la neige n'étaient même pas
rouges.
Arrivé à notre hauteur, il nous salua.
« Bonjour
Madame, bonjour jeune fille, bonjour jeune homme. Je suis à la
recherche du village. Pourriez-vous m'en indiquer la direction s'il
vous plait ? »
Clémence bredouilla des explications. Le jeune
homme remercia et poursuivi son chemin. Nous dûmes nous arrêter
quelques instants pour reprendre nos esprits. Mais que c'était-il passé
? Qui était ce jeune homme à moitié nu par une telle température ?
Un tel événement nous arrêta net dans notre promenade et nous prîmes le chemin du retour.
Après le déjeuné, Clémence trouva un prétexte auquel je ne cru pas,
pour prendre la voiture et nous rendre au village. Mine de rien, elle
interrogea la boulangère, le charcutier, pour savoir si ils avaient vu
ce mystérieux jeune homme.
Personne ne l'avait vu.
Nous n'avons plus jamais parlé de cette rencontre. Nous n'avons jamais su si nous avions été victime d'une hallucination.
Je garde toujours son image au fond de mes yeux.
Mystère.
Le réveil devait être équipé de cette fonction qui le fait sonner de
nouveau quelques minutes plus tard. L'homme, jeune, une trentaine
d'année, brun, aux yeux marron-vert, l'arrêtait à chaque fois pour se
replonger dans les bras de Morphée.
Pris soudain d'un élan de courage, il se leva, ou plutôt s'assi sur le
bord du lit, la tête entre les mains, comme trop lourde à porter.
Un second élan lui fut nécessaire pour se lever complètement et aller
jusqu'à la cuisine où il entreprit de se préparer un petit déjeuner. Il
ouvrit les placards, sortant boites et paquets d'ingrédients
nécessaires à la préparation. Il les reposa en soupirant : ils étaient
tous vides. Plus de jus d'orange, plus de petits gâteaux, plus de lait.
Il se prépara un simple café en pestant contre la machine à expresso
tellement difficile à ouvrir quand on est mal réveillé.
Une fois le
café noir et les morceaux de pain rassit avalés, la toilette faite, les
vêtements enfilés, il avait plus fier allure ! Il était assez grand, de
belle constitution. Il devait faire du sport pour entretenir son corps.
Habillé simplement mais de manière élégante, on ne pouvait deviner son
métier ni sa condition sociale. Après s'être regardé dans le miroir
pour vérifier l'effet produit pas sa toilette, après avoir réajusté sa
veste, après avoir vérifié le contenu de ses poches, il sortit de chez
lui.
Où ses pas le menaient-ils ? Il ne semblait pas pressé, mais
ne marchait pas le nez au vent ; il connaissait l'endroit vers lequel
il se dirigeait. Il traversa soudain la chaussée pour s'arrêter à un
distributeur automatique d'argent liquide et préleva une somme d'argent
confortable pour affronter une journée.
Il se dirigea vers la gare.
Un grand bâtiment, majestueux, autour duquel grouillait la foule
habituelle de cet endroit. Toujours sans hésiter, il pénétra dans le
hall principal. Il sortit de sa poche un ticket. Il y vérifia sans
doute le numéro du train dans lequel il devait monter. Il leva les yeux
vers le grand tableau qui indique toutes les destinations. Y ayant
probablement trouvé le quai de départ, il se dirigea vers celui-ci.
Après quelques minutes d'attente, un train vint se ranger à son niveau.
Après avoir composté son billet, l'homme monta à bord. Il était
installé sur le siège près de la fenêtre et regardait dehors un sourire
aux lèvres.
Le train démarra lentement avant de quitter la gare et de disparaître.
Où pouvait donc se rendre cet homme qui n'avait pas de bagage ?
l'Accident.
Je n'aurais pas dû rouler si vite. Je vois le virage qui se rapproche.
L'adrénaline coule à flot dans mon sang et accélère mes perceptions. Je
vois chaque gravillon de la route mouillée. Je vois que les pneus de ma
voiture vont glisser. Je sens qu'elle ne suit plus la trajectoire que
j'aurais voulue. Ma voiture est maintenant de travers. J'ai beau
freiner, je ne fait qu'empirer les choses. Plus aucune roue n'adhère à
la route.
A cette vitesse, je le sais, le choc sera fatal. C'est la fin : je vais mourir.
On dit qu'au moment de sa mort, on voit toute sa vie défiler devant ses yeux : c'est vrai.
Des images, des instants, des sensations oubliés remontent à la surface de ma conscience…
Ce garçon, d'une beauté à couper le souffle, croisé hier. Le regard que
nous avons échangé, lourd de sous entendus ; sa bouche. Sa main qui a
caressé ses fesses aperçue du coin de l'œil quand je me suis retourné.
Ces vacances, l'été dernier, avec mes meilleurs amis. Le soleil qui
nous avait tous donné une couleur blonde. La mer salée dans laquelle
nous avons joué comme des gamins. Le grain du sable sur ma peau qui
séchait.
Ce garçon dont j'ai su, presque au premier regard,
que j'allais l'aimer, qu'il allait m'aimer. La joie de me réfugier dans
ses bras. Ces disputes qui n'ont jamais fait que nous rapprocher. Ce
garçon à qui je vais manquer.
L'odeur de renfermé de mon
premier appartement lorsque je l'ai découvert. Les dîners que j'y ai
donnés ; les vapeurs d'alcool me montant à la tête. Le rire de mes amis.
Le grain de la peau, le goût de mon premier amant. La chaleur de la
main, sur mon bras, sur mon visage du premier garçon qui m'a touché.
Le plaisir mélangé à la peur lorsque nous faisions le mur avec mon
frère pour aller jouer au bord de la rivière le mercredi après midi.
L'odeur qui se dégageait de la cuisine quand ma mère y préparait le gâteau au chocolat que je préférais à l'heure du goûter.
Le rire, la bonne humeur, le sourire, les câlins de ma grand-mère.
La sécurité de l'immense main de mon père.
L'odeur de ma mère, le goût de son lait.
FIN (Août 2003)
En larmes
Etienne.
- Allo ?
Oui, c'est moi. … Oui, je sais, je suis en retard… A Port Royal. … Si !
si ! Bien sûr… Mais non, j'arrive j'te dis… Oui, à tout à l'heure.
Putain, j'ai rendez-vous chez ma copine, et ça commence mal, je suis
très en retard. J'ai merdé dans les changements de métro, résultat, il
faut que je marche. Et encore, il ne faut pas que je me plaigne ; ça
aurait pu être pire, il aurait pu pleuvoir ou faire froid. Je n'ai
qu'une petite veste sur mon polo, je n'ai pas pris de blouson pour
aller bosser aujourd'hui. Putain, 18h35, je suis vraiment en retard.
Elle va être de mauvaise humeur. Comme si j'avais pas assez de merdes
au boulot, en plus elle va me faire la gueule toute la soirée. J'crois
pas qu'on va baiser ce soir. Merde. Pourvu qu'elle ne me prenne pas la
tête comme elle sait si bien le faire. Elle est tellement belle quand
elle rit. J'espère qu'elle aura mis une petite jupe. Elle est vachement
mignonne en jupe.
Putain, je sais plus si c'est par cette rue qu'il
faut passer. Ou la suivante ? Non, c'est celle-ci. J'ai fais le trajet
par ici qu'une seule fois. Rue Campagne Première, putain, ça me dit
rien ce nom. Ca doit être par là.
Qu'est-ce qu'il fout ce
type ? Il a le visage dans les mains, il ne regarde même pas où il
marche. Si ; il jette un coup d'œil. Je crois qu'il pleure. Oui, il a
le visage trempé de larmes, les yeux rouges. Il essaie de se cacher
derrière un horodateur. Putain, chialer en pleine rue, l'angoisse.
A ça y est, je reconnais le boulevard au bout. Je suis presque arrivé. Je la rappelle, ça va arrondir les angles…
- Oui, c'est moi ma puce. Je suis dans le boulevard Raspail. J'arrive dans 5 minutes. … Moi aussi je t'aime.
Patrice.
Chaque fois que je sors de chez ma psy c'est la même chose : j'arrive
pas à me regarder dans le miroir de l'ascenseur. Je ne sais pas
pourquoi. Et va falloir que je rentre chez moi ? Marcher jusqu'au RER,
aller jusqu'à Gare du Nord, monter les 6 étages ? J'y arriverai pas.
J'en ai marre, j'en ai marre. Je veux déjà être chez moi, devant mon
décérébreur favoris : ma télé.
Marcher. J'en peux plus, j'en ai assez, je veux pas rentrer, je veux me coucher là sur le trottoir et dormir.
J'ai les larmes qui me montent aux yeux. J'en peux plus de cette vie de
merde. J'en ai marre d'être tout seul, de rien faire de mes journées,
de déprimer tout seul comme un con. J'en peux plus.
Ca y est
je pleure. Putain, heureusement, il n'y a personne. Je pleure. Je veux
être chez moi… Je veux être chez moi. Ca y est je chiale carrément, je
cache mon visage dans mes mains pour ne pas qu'on me voit, j'essaie de
retenir les sanglots, mais j'y arrive pas. Je voudrais hurler. Putain,
je pleure et je sais même pas pourquoi.
Je regarde au dessus
de mes mains et entre les larmes pour voir où je marche. Merde, y a un
type qui arrive en face sur le même trottoir. J'arrive pas à m'arrêter
de pleurer. Je longe le mur et je m'arrête derrière un horodateur pour
qu'il ne me voit pas vraiment. Putain, chialer en pleine rue, l'angoisse.
Il passe, je repars. Ca va mieux, je me calme et je ne pleure plus en
arrivant au bout de la rue. Je tourne, je suis bientôt arrivé à Port
Royal. Je me sens mieux. Apaisé. Un peu.
Faites de la photo !
- Vous devriez faire de la photo. Ca fait partie de la guérison.
- Ah bon ?
- Oui. Faites de la photo, c'est un ordre.
- Sir, Yes Sir !
Alors en cadeau, une photo :
Je t'aime
C'est l'automne et la saison pleine est terminée depuis longtemps. Je
suis dans un hôtel très bien situé. Il donne directement sur la plage
de Arromanche, rendu célèbre par le débarquement des alliés. L'hôtel
est déserté par les touristes. Je suis venu me changer les idées et
suis seul pour ce court séjour. Il est à peine 9h quand je me lève,
prêt pour une belle journée. Avant de descendre, j'ouvre les volets de
ma chambre. Là, sur la plage, comme écrit pour moi, quelqu'un a tracé
ces mots dans le sable :
je t'aime.
Ces mots ne me sont pas adressés puisque je ne connais personne ici. Et
malgré cela, je me sens léger et heureux ce matin… Heureux comme si
quelque part, quelqu'un m'aimait et m'attendait.
Trente ans ?
Je me suis levé ce matin et la première chose que j'ai faite, c'est
aller me regarder dans la glace. Est-ce que quelque chose s'était passé
pendant la nuit ? Non, rien apparemment ne me distingue objectivement
d'hier. Et pourtant, j'ai 30 ans aujourd'hui. Ca fait 30 ans que je
suis là.
Trente ans, trente ans, trente ans, trente ans. Je répète cette litanie comme pour me convaincre.
Je ferme les yeux un instant et les ouvre brusquement, le cœur battant.
Et si dans cet instant, 10 ans de plus étaient passés ?
Je me
souviens d'une conversation que j'ai eu il y a quelques mois, à
l'approche de ces fameux 30 ans, avec ma mère. Elle ne comprenait pas
pourquoi j'étais triste. Et que m'a t'il pris de lui répondre, mais
Maman, tu ne vois pas ? A trente ans, tu étais mariée et tu avais ton
premier enfant. Moi, je vis dans une chambre d'étudiant, j'ai pas de
boulot, je suis seul et j'ai une vie de merde.
Coma
Il faut être fou pour traverser une rue
passante en courant, devant le nez des voitures. Surtout quand il
pleut. C'est pourtant ce que je fais. Dans le coin de mon champ de
vision, il y a une voiture sur le coté. Elle est un peu près à mon
goût. Je ne la regarde pas, je regarde le trottoir en face, comme tendu
vers cet objectif. Je sais déjà que je ne l'atteindrai pas. Les pneus
de la voiture crissent sur la chaussée humide, et ne la retiennent pas.
Je sens comme un courant d'air au niveau de mes genoux ; je sais
que c'est à cet endroit que la voiture va me percuter.
Ca
y est, je sens le contact de la carrosserie humide. Ma peau s'enfonce
un peu, résiste, comme pour repousser le pare-chocs : barrière
dérisoire. Ce sont maintenant mes os qui tentent d'empêcher
l'inéluctable. La progression de la tôle dans mon organisme est
ralentie un instant, mais mon genou ne résiste pas lui non plus.
Jusque
là, la douleur ne couvrait pas le reste de mes perceptions. Soudain, au
moment exact où j'entends un formidable crac, j'ai tellement mal que
mon environnement rétrécit ; j'ai à peine conscience de ce qui
m'entoure.
Reste la voiture qui
m'inquiète, car elle continue d'avancer. La forme de l'avant de la
voiture est étudiée pour que je ne passe pas dessous ; c'est
rassurant. En effet, je commence à basculer sur le capot, mes pieds
restant plus ou moins à leur place, ce qui occasionne un angle étrange
de mes jambes. Celles-ci restent néanmoins attachées au reste de mon
corps lorsqu'il continue sa progression vers le haut. Ma tête fini par
rencontrer la surface dure du pare-brise.
Noir.
Soudain
tout est calme. Je n'ai pas perdu complètement contact avec mon
environnement. J'entends des cris, des gens s'affairent autour de moi.
Quelqu'un empêche que l'on me soulève, merci. J'entends des voix, des
gens parlent, me parlent, mais tout cela est tellement loin, tellement
étouffé, tellement sourd.
Je n'ai plus
mal, je suis calme, parfaitement calme. Je reconnais la sonnerie de la
voiture des pompiers qui viennent me prendre en charge. On me palpe, on
me parle, mais je n'arrive pas bien à entendre, à comprendre ce qu'on
me dit. Et je suis tellement bien, là, que je n'ai pas envie de parler.
On
me manipule, on me porte, on me couvre, on me soigne. On me parle. Je
reconnais la voix de mes parents. Je crois que ma mère pleure. Je
trouve qu'on s'occupe beaucoup de moi. Je sens sans cesse sur mon corps
des caresses, j'entends des voix qui parlent, j'en reconnais certaines.
Je suis dans ce monde comme dans du coton ; toutes mes perceptions sont étouffées. Et je n'ai pas mal.
J'ai
l'impression que cela fait plusieurs heures que je suis dans cet état
quand peu à peu, ma grande ennemie, la douleur, refait son apparition.
Pas particulièrement dans mes genoux, mais dans tout mon corps. Je
n'arrive pas à bouger le moindre membre, juste à entrouvrir les yeux.
Il fait noir. Je me demande si je ne suis pas mort, mais il ne me
semble pas : la douleur n'est sans doute pas au menu des morts.
Mes yeux s'habituant à cette obscurité, je finis par distinguer
quelques formes. Je n'ai pas la moindre idée de l'endroit où je suis,
mais il s'agit plus sûrement d'un hôpital que d'un purgatoire. Je
décide que tout cela n'est pas très intéressant, et comme il est
fatigant de garder les yeux ouverts, je les referme.
Plus
tard, une voix me réveille ; une infirmière. Elle me touche
l'épaule. Je comprends ce qu'elle me dit. Elle semble contente que je
réagisse et prévient un médecin. Il me pose des questions simples
auxquelles je réponds en clignant des yeux. J'essaie d'ouvrir la
bouche, pour parler, mais je n'y parviens qu'à peine et aucun son ne
sort de ma gorge. Je voudrais interroger le médecin, lui demander
pourquoi je n'arrive pas à bouger mes bras, mes jambes. Cette
impuissance me révolte et quelques larmes coulent de mes yeux. Le
médecin me calme et m'explique que mon corps va avoir besoin d'aide et
de temps pour fonctionner de nouveau correctement. Cela fait quatre
mois que je suis dans le coma, réduit à l'immobilité. Mon corps est
complètement rouillé.
Je n'entends pas le reste de ses explications. Une seule phrase résonne dans ma tête : quatre mois dans le coma.
Quatre mois dans le coma.
Et qu'est-il arrivé pendant ces quatre mois ?